Ecoutez la voix du Sénégal Oriental, Alkuma FM, 107.0

Spectr News Theme
Contributions

Que retenir du tragique destin des policiers radiers, il y a 32 ans ? Par Commissaire Bassamba Camara

26/04/2019
Maké

Les 13 et 14 avril 1987, voilà 32 ans que la Police nationale du Sénégal vivait sa plus sombre et terrifiante histoire. Le gouvernement de la République du Sénégal de l’époque avait pris, à la face du monde entier, la grande responsabilité de dissoudre le corps de la police nationale et de prononcer la radiation collective de tous les personnels. Une situation unique et inédite qui avait fini par singulariser notre pays jadis si respecté.

Des familles entières ont été disloquées, des enfants jetés dans la rue, des suicides enregistrées, des pères de famille humiliés et entraînés dans la précarité et l’indigence. En ma qualité de témoin oculaire de ces douloureux événements, j’aborderai la question sur un angle historique en relatant les faits tels que je les ai vécus pour avoir été peut être au mauvais moment en cette période si spéciale.

J’ai eu l’occasion de vivre en direct et dans les moindres détails ce difficile épisode. Historique des faits et personnages principaux qui ont été impliqués directement ou indirectement dans ces événements : Parmi les personnages les plus en vue, on peut relever : M.JEAN COLIN ci devant puissant ministre d’État, en charge des affaires présidentielles, M.IBRAHIMA WONE ministre de l’Intérieur, M.AMSATA SALL, Directeur général de la sûreté nationale, le commissaire divisionnaire de police CHEIKH SADIBOU NDIAYE directeur de la sécurité publique pour ne citer que ceux-là.

Dans la matinée du 13 avril 1987,un groupe de policiers constitué principalement des éléments de la compagnie de circulation du commissariat central de Dakar, a initié une marche de protestation pour se rendre au siège du ministère de l’Intérieur pour ce qui concerne la capitale. On signalera aussi les mêmes velléités en ce qui concerne une partie des personnels de Thiès et de Kaolack.

Les policiers de Dakar ont emprunté l’itinéraire suivant : Commissariat Central-Place Washington en passant par le boulevard Léopold Sédar Senghor et le boulevard de la république. Le prétexte était la condamnation de 7 policiers de la sûreté urbaine du commissariat central de Dakar par le tribunal de grande instance de Dakar. Il était reproché à ces derniers d’être les responsables de la mort en 1983, d’un certain Baba Ndiaye supposé être un receleur.

Il convient de signaler que le nommé Baba Ndiaye était décédé pendant sa détention donc hors des locaux de la police et que les policiers malgré leur condamnation ferme suivie d’amendes n’ont pas été emprisonnés. En réalité, cette condamnation n’était que la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. La police nationale du Sénégal malgré le professionnalisme de ses éléments était le parent pauvre des fonctionnaires de l’administration sénégalaise.

Même si au point de vue des effectifs, la police sénégalaise qui disposait de 6200 éléments sur une population du Sénégal estimée à l’époque à 6 600 000 habitants, répondait aux normes internationales soit 1 policier/1000 en temps de paix et 1 policier/500 en de crise, elle végétait dans l’indigence et la précarité en ce qui concerne ses moyens.

La police nationale était très mal équipée, ses personnels mal habillés et mal payés. Je me souviens à l’époque où j’étais en service à la Division des investigations criminelles logée à la direction de la police judiciaire, nous ne disposions que de deux véhicules de service des 4 L (la 4612 et la 4613) et de 5 machines mécaniques pour un personnel qui avoisinait 150 agents. Le mal-vivre des policiers était criard.

La procession bruyante des policiers s’est terminée devant le ministère de l’Intérieur. Du premier étage où je me tenais derrière les services de la DAGAT (la direction des affaires générales et de l’administration du territoire),j’ai pu observer la scène. C’est là qu’un cameraman de la RTS m’a rejoint et a commencé à filmer le spectacle inédit qui voyait des policiers excités crier à tue -tête leur mécontentement et leur ras-le bol.

Ce technicien de la télévision nationale venait de réaliser le scoop de sa vie et les images qu’il venait de prendre seront diffusées le soir dans le journal télévisé et seront déterminantes dans l’identification des manifestants qui allaient faire les frais de leur mouvement d’humeur. Ces derniers contre toute attente ont ovationné bruyamment le Général Waly Faye Haut commandant de la gendarmerie nationale qui curieusement avait emprunté la rue qui passait devant le ministère de l’Intérieur.

Les policiers ont voulu forcer le portail fermé du ministère pour entrer massivement dans la cour où se trouvaient déjà toutes les autorités de ce département. Il a été demandé aux manifestants de choisir des délégués. La proposition a été acceptée difficilement. A l’issue d’un dialogue de sourds qui s’est déclaré entre les deux parties, les policiers ont quitté les lieux en promettant de revenir le lendemain. J’ai vu un Directeur général de la police triste qui certainement mesurait les conséquences d’une telle situation.

Pourtant M. Amsata Sall est un administrateur civil chevronné qui avait donné de l’espoir aux policiers lors de sa prise de fonctions avec les belles intentions qu’il avait manifestées. Dans la matinée du 14 avril 1987, les policiers ont voulu remettre ça en essayant d’emprunter le même itinéraire que celui de la veille. Ils ont été stoppés net aux abords de la BICIS par un escadron de la gendarmerie nationale dont les éléments étaient lourdement armés.

Prenant cela comme un affront, les policiers ont rebroussé chemin pour se retrouver au commissariat central de Dakar. Là étant, ils ont tenté d’ouvrir le magasin d’armes pour se servir et aller en découdre avec les gendarmes. C’est en ce moment, qu’au prix de sa vie, le Commissaire de police Sékou Oumar Diédhiou a empêché l’irréparable de se produire. Nous avons été témoin de cette scène inédite et insolite.

Pourtant, ce commissaire qui aurait dû être considéré comme un héros national, du fait de son acte d’une haute portée républicaine, a fait partie des premiers policiers à être sanctionnés par la radiation. D’ailleurs le président Abdou Diouf a relaté cet épisode dans ses mémoires. Ce qui n’a pas rencontré l’agrément de l’ancien chef d’État major général des armées, feu le général Tavarez de Souza. LES CONSÉQUENCES DU MOUVEMENT D’HUMEUR DES POLICIERS.

Le gouvernement du Sénégal de l’époque a pris des mesures très sévères et draconiennes à l’endroit des autorités de la Police nationale et de l’ensemble des personnels de cette corporation. Tous les policiers du Sénégal furent d’abord suspendus, puis radiés par la loi 87-14 du 25 avril 1987 votée par des députés du parti au pouvoir très remontés contre les policiers traités de tous les noms d’oiseaux.

Les députés du parti d’opposition dirigé par Me Abdoulaye Wade n’ont pas voulu se compromettre avec cette loi cynique et scélérate en refusant de la voter. Ainsi, 6200 policiers tous corps et grades confondus furent radiés où qu’ils puissent se trouver que ça soit au pays où à l’étranger, malades sur leur lit d’hôpital, en congé ou en mission. L’Etat qui s’est rendu compte de sa bourde, a vite fait de réintégrer provisoirement une infime partie des personnels dits essentiels pour assurer la continuité du service.

Nous avions eu la chance d’appartenir à ces rescapés en attendant les conclusions de la commission mixte spéciale mise sur pied par le gouvernement pour statuer cas par cas sur les dossiers de tous les membres des forces de police. La direction des personnels de la police nationale à laquelle j’appartenais était chargée de présenter à la dite commission, les dossiers individuels des agents.

C’est ainsi que 1247 agents tous corps confondus furent définitivement radiés sur les 6200 que comptait la police nationale du Sénégal. Il s’agissait de 3 commissaires de police divisionnaires, 8 commissaires principaux, 20 commissaires de police de 1ere et de 2e classe, 4 officiers de paix supérieurs dont 2 colonels, 160 officiers de police et de paix, 280 inspecteurs et sous-officiers de paix, 1016 brigadiers-chefs, brigadiers et gardiens de la paix.

LE CAS DU COMMISSAIRE CHEIKH SADIBOU NDIAYE.

Le commissaire de police divisionnaire Cheikh Sadibou Ndiaye était au moment des faits, le directeur de la sécurité publique. Un des meilleurs policiers qu’il m’ait jamais été donné l’occasion de connaître. Un professionnel d’une dimension exceptionnelle, doué, intègre, respectueux, courtois et très pieux. C’etait mon mentor qui m’a accueilli dans la police alors que j’étais un jeune officier de police âgé à peine de 22 ans. Il m’a formé et appris le métier, m’a très tôt responsabilisé, m’a amené me parfaire à l’étranger à plusieurs reprises et a guidé mes premiers pas dans l’administration et la gestion du sport.

Il a été le dernier secrétaire général de l’association sportive des forces de police dissoute après les événements des 13 et 14 avril 1987 et j’ai été le premier secrétaire général de la nouvelle association sportive de la police recréée en 1989. J’aurais bien voulu que le maître passât le témoin à son élève. Mais hélas. Après le vote de la loi portant radiation des personnels de police, je suis revenu à mon bureau chercher mes affaires pour rentrer chez moi à Rufisque. Quand je l’ai rencontré en franchissant le portail, il m’a interpellé en me tenant des propos rassurants quant aux solutions heureuses qui pourraient être trouvées.

Frustré par les sanctions prises par l’Etat à l’endroit des policiers, j’ai décliné poliment son offre en quittant précipitamment les lieux. C’est au réveil que j’aurai appris sur les ondes de la radio, que ce grand monsieur se serait suicidé. J’ai quitté Rufisque pour venir assister à sa levée du corps à la morgue de l’hôpital le Dantec et à son inhumation au cimetière musulman de Yoff.

Personnellement, je ne crois pas du tout à cette thèse connaissant bien l’homme qui était un modèle de sagesse et de piété. Quelques jours plus tard, on nous annonçait la mort par accident à Paris de son fils Mame Seyni, étudiant dans la capitale française .Ce dernier avait commencé à mener une enquête parallèle pour déterminer les circonstances de la mort de son père qui ne sont jusqu’ici pas élucidées.

L’HUMILIATION

Le ministre de l’intérieur de l’époque M. Ibrahima Wone ainsi que le directeur général de la sûreté nationale, l’excellent Amsata Sall furent démis de leurs fonctions. Le ministre d’État Jean Collin revient cumulativement avec ses fonctions de Ministre d’État à la présidence de la république comme ministre de l’Intérieur. D’ailleurs, il ne remettra jamais les pieds dans ce département jusqu’à à sa mort survenue en 1993. Le gouverneur de Thiés Elhadj Malick Ba fut nommé directeur général de la sûreté nationale.

C’est lui qui traita les policiers radiés de « mauvaise graine ». Il sera remplacé quelques temps après par l’administrateur civil Aladji Dieye, un revenant puisqu’il a déjà dirigé la police d’où il a été éjecté en 1983. Les policiers ont bien senti son retour tonitruant. Puis le colonel Lamine Cissé de l’armée nationale a été nommé directeur de la sécurité publique.

Il viendra avec ses hommes et ses méthodes. Le colonel TABANE de la gendarmerie nationale sera nommé chef de corps du groupement mobile d’intervention (GMI ) dont les compagnies et les sections seront commandées par des officiers de l’armée nationale et de la gendarmerie.

Tous les commissariats de police seront dirigés par des officiers de la gendarmerie de même que les corps urbains. Le directeur général de la sûreté nationale sera secondé par un inspecteur général d’État répondant au nom de Abdourahmane DIA avec le titre de contrôleur général de police. Tous les policiers ont été contraints de rédiger une demande individuelle de réintégration. Les personnels retenus vont réintégrer la police nationale et les recalés vivront des moments difficiles et insoutenables.

C’est en 1993 sous la houlette du ministre de l’intérieur M.Djibo Ka un grand homme d’État d’une dimension exceptionnelle qu’une grande commission est créée à l’effet de réinsérer les policiers radiés dans la police municipale. Nous avons eu le privilège de rédiger le document de référence ayant servi de base de travail et participer également à l’élaboration du premier statut de la police municipale. En 2010, les policiers municipaux qui répondaient aux critères d’âge ont réintégré définitivement la police d’État.

Curieuse coïncidence, en 1993 au moment de la réinsertion des policiers radiés dans la police municipale, nous apprenions le décès du tout puissant ministre d’État M. Jean Collin et son inhumation dans le village de Ndiafatte.

L’ESPOIR

À partir de 2000, la police nationale du Sénégal a commencé à être réhabilitée d’abord par le président Abdoulaye Wade et surtout par son excellence le président Macky Sall qui est entrain de réaliser de grands efforts dans le traitement et la condition sociale des personnels de la police, l’équipement et la modernisation de ce grand corps de l’Etat qui est entrain de monter en puissance.

Toutefois, il reste quelques ajustements à faire notamment 1)-le paiement des rappels des droits et le reversement de 6 années de pensions de retraite aux policiers radiés. 2)-le règlement de la pension de retraite militaire des personnels appartenant au corps des agents de police.3)-la refonte du statut actuel de la police nationale notamment la loi de 2009 qui a créé des dysfonctionnements dans certains corps. 4)-la cession des camps de garde aux occupants. 5)- la revalorisation des pensions de retraite de l’ensemble des personnels de la police nationale. En tout cas, l’espoir est permis.

Bassamba Camara Commissaire de police divisionnaire de classe exceptionnelle en retraite.

Source :alkuma.info

Pub test